Je ne vais pas vous mentir : en ce moment, peindre est un défi…
Alors que la troisième canicule de l’année écrase la Loire-Atlantique et que les records de chaleur s’effondrent les uns après les autres, une colère sourde monte en moi. Comment justifier de passer des heures dans mon atelier à créer des œuvres poétiques et bienveillantes quand, dehors, le vivant étouffe et que l’inaction politique semble triompher ?
Ce billet est l’expression de l’ascenceur émotionnel qui m’habite ces dernières semaines. D’abord envahie par cette colère, cette « éco-fureur », comme la nomme si justement Frédéric Lordon, je suis passée par des moments de doutes sur mon art, avant de finalement retrouver la réponse après quelques respirations (suffocantes) et un peu d’introspection dans la caverne du dragon (volets fermés) !
Sommaire
Le poids du réel : Canicules, inaction et vies sacrifiées
Quand la réalité rattrappe les prédictions de ceux qu'on a nommé "éco-terroristes"...
Il est devenu impossible de créer dans une bulle déconnectée. La réalité nous frappe avec une violence telle qu’elle rend toute évasion coupable. Nous venons de vivre un mai, un juin et un juillet caniculaires, une succession d’épisodes extrêmes qui ne sont plus des anomalies, mais la nouvelle norme d’un climat qui se dérègle à grande vitesse.
Ceux qui, il y a encore quelques années, alertaient sur ces scénarios étaient traités d’« éco-terroristes » ou de prophètes de malheur, de Cassandre… Alors même qu’ils étaient fortement appuyés par de nombeux scientifiques et les rapports successifs du GIEC. Aujourd’hui, la réalité les rattrape brutalement.
Comme le rappelle Serge Zaka, agroclimatologue français, dans ses analyses régulières sur le climat, les records de température ne sont plus des exceptions, mais une tendance lourde confirmée par la science. Les modèles climatiques, souvent critiqués pour leur supposée alarmisme, se révèlent même parfois trop optimistes face à la rapidité du réchauffement.
Les medias indépendants écologiques ne cessent de documenter cette accélération. Et heureusement puisque les médias traditionnels traînent la patte pour en parler (ou se font graisser la patte pour ne pas en parler ou minimiser).
Leurs articles montrent comment les vagues de chaleur deviennent plus fréquentes, plus intenses et plus longues, transformant nos étés en épreuves de survie pour les plus vulnérables. Ce n’est plus de la prospective, c’est le présent. Et ce présent, c’est aussi celui des incendies qui ravagent les forêts, des sols qui se fissurent par manque d’eau, des nappes phréatiques qui ne se rechargent plus. La nature ne fait plus que réagir aux chocs que nous lui infligeons, et le retour de bâton est d’une brutalité inouïe.
Quand l'inaction politique devient sanction du vivant...
Face à ce constat scientifique et sensible accablant, la réponse politique devrait être à la hauteur de l’urgence. Or, c’est tout l’inverse qui se produit. Nous assistons à une inertie sidérante, voire à une hostilité active (et criminelle à ce stade !) envers les mesures de protection. Alors que le Haut Conseil pour le climat alerte régulièrement sur l’insuffisance criante des mesures françaises, le gouvernement multiplie les lois et les décisions qui vont à rebours de l’urgence écologique.
Sous couvert d’urgence agricole, on sacrifie encore un peu plus la biodiversité. Comme l’explique très bien Greenpeace dans son analyse de la loi dite « d’urgence », ces textes renforcent l’usage des pesticides et l’artificialisation des sols, ignorant sciemment les limites planétaires. C’est une politique du « toujours plus » qui se fait au détriment du « mieux », une capitulation devant les lobbys agro-industriels.
Mais au-delà des décisions administratives, ce sont des vies concrètes qui s’éteignent. Comme le soulignent de nombreuses sources, dont Bon Pote avec son article choc sur les millions de morts silencieuses, des animaux sauvages meurent par milliers, victimes de la chaleur, de la sécheresse et de la destruction de leurs habitats. Ces « morts silencieuses de la canicule » résonnent en moi comme un cri étouffé. Comment rester indifférent quand le monde naturel, celui-là même qui inspire chacune de mes touches de pinceau, est en train de brûler vif par notre faute ?
Reporterre ne mâche pas ses mots : la politique climatique de la France est « très insuffisante ». Et pendant ce temps, certains médias, souvent financés par des intérêts privés, continuent de semer le doute ou de minimiser l’ampleur du désastre, comme l’analyse Bon Pote sur la nécessité de politiser les canicules. Cette désinformation organisée empêche une prise de conscience collective réelle et permet à l’inaction de perdurer.
Cette prise de conscience est douloureuse, et elle nourrit en moi une colère froide, celle de voir l’ego et le profit primer systématiquement sur la survie du vivant. C’est cette colère-là, face à ce constat d’un système qui sanctionne le vivant pour protéger ses profits, qui a failli me faire poser les pinceaux.
Le dilemme de l'artiste engagé : Naïveté ou résistance ?
Quand la poésie semble devenir une insulte au réel
C’est dans ce contexte de crise aiguë que mon métier d’artiste est devenu un champ de bataille intérieur. Depuis plusieurs semaines, une voix critique résonne dans mon atelier, plus forte que d’habitude : « À quoi bon ? ». Comment justifier de passer des heures à mélanger des pigments, à travailler la transparence de l’eau ou la matière du modelage, quand dehors, la sécheresse tue les arbres et que les rivières sont à sec ?
Je me suis sentie illégitime. Peindre un lynx énigmatique, un cerf majestueux ou des loups protecteurs alors que leurs semblables souffrent et meurent dans la réalité, n’est-ce pas une forme de déni ? N’est-ce pas offrir une décoration apaisante, un « art de luxe » pour ceux qui veulent justement oublier la catastrophe en cours ?
J’ai eu peur que mon travail ne soit plus qu’un art de l’évasion, une bulle esthétique déconnectée du sang et des larmes du monde. J’ai failli poser les pinceaux, convaincue que ma « douceur » était devenue obsolète, voire complice du système qui nous mène dans le mur face à l’urgence de l’action.
Ce doute est celui de beaucoup d’artistes engagés aujourd’hui. Comment trouver sa place quand le monde part en vrille ? Faut-il être dans la dénonciation frontale, dans le choc, ou peut-on encore choisir la poésie sans trahir la réalité ?
La tentation du noir : Faut-il peindre la destruction pour être crédible ?
Ce doute m’a poussée à envisager une rupture radicale. Si le monde brûle, mon art ne devrait-il pas être noir, brut, violent ? Ne devrais-je pas abandonner l’aquarelle lumineuse et colorée pour des toiles sombres illustrant la désolation, les carcasses d’animaux, les forêts calcinées ? C’est souvent ce que l’on attend de l’art « engagé » : qu’il soit un miroir sanglant de la réalité, qu’il choque pour réveiller.
J’ai pensé un moment à peut-être bifurquer et prendre cette voie, celle de la dénonciation frontale. Mais quelque chose clochait.
Peindre la destruction, n’est-ce pas déjà accepter qu’elle a gagné ? N’est-ce pas participer, malgré moi, à cette esthétique de la fin du monde que le système nous impose déjà quotidiennement dans les journaux ?
Si je peins la mort du vivant, est-ce que je ne risque pas de paralyser le public par l’horreur plutôt que de le mobiliser par l’amour ?
Ce dilemme m’a laissée perplexe : dois-je trahir ma nature profonde et ma lumière intérieure pour être « crédible » politiquement, ou dois-je assumer ma singularité, au risque de passer pour une artiste naïve qui ignore l’effondrement ?
Ma réponse : La douceur comme acte de résistance politique
Peindre le monde tel qu'il devrait être pour garder la mémoire du vivant
Après avoir longuement hésité et beaucoup réfléchi, j’ai fini par trouver ma réponse… ou plutôt la retrouver en me recentrant sur mon « pourquoi ? ».
Et elle est claire : ma douceur n’est pas de la résignation. C’est un acte de résistance.
Si je choisis de peindre le monde tel qu’il pourrait être, et non tel qu’il est, ce n’est pas pour fuir la réalité. C’est au contraire pour garder vivant le souvenir de ce que nous sommes en train de perdre. Dans un système qui cherche à tout marchandiser, à tout assécher, à tout rendre gris et fonctionnel, peindre la connexion sensible au vivant est un acte politique fort. Mes « Gardiens » ne sont pas là pour nous apaiser dans l’oubli, mais pour nous rappeler la valeur inestimable de la nature, sa beauté sauvage et sa fragilité.
Chaque touche de pinceau, chaque couleur vibrante est une affirmation : « La vie existe, la beauté existe, et elles valent la peine d’être défendues ». C’est une manière de tenir à jour la mémoire du vivant avant qu’elle ne soit définitivement effacée. C’est dire : « Non, le monde ne se résume pas à vos profits et à vos canicules. Il y a encore du sacré, du lien, de l’empathie. » Mon art devient alors une arche de Noé visuelle, un refuge où l’on peut encore voir ce que nous devons protéger à tout prix.
Transformer l'éco-fureur en énergie créatrice pour l'action
Je ne peins pas pour oublier la colère. Je peins avec elle. Je transforme cette éco-fureur en énergie créatrice. Mon « Cri de Douceur » est une arme, une arme pour protéger l’espoir et maintenir ouverte la porte de l’imaginaire nécessaire à la reconstruction.
Cette résistance passe aussi par des actes concrets. Chaque œuvre que je crée, chaque tirage vendu (dont 10 % des bénéfices sont reversés à l’ASPAS), est une manière de dire que la vie vaut la peine d’être défendue, pas seulement par des lois, mais aussi par de la beauté et du soutien financier direct à la protection animale. L’upcycling de mes cadres, le choix de papier éco-responsable pour mes tirages, tout cela fait partie de cette cohérence : agir dans la matière même de mon art pour ne pas être en contradiction avec mon message.
Et c’est peut-être là la forme de résistance la plus radicale qui soit : continuer à créer de la vie sur le papier, quand tout pousse à la mort sur la terre. C’est refuser de laisser la violence et la destruction avoir le dernier mot. C’est offrir une vision alternative : celle d’une symbiose possible entre l’humain et le non-humain. Ma douceur est un acte de défi, un pied de nez à l’effondrement, et une invitation pour vous, qui me lisez, à transformer votre propre colère en action, en création, en protection du vivant.
De la toile à l'urne : L'art comme carburant, l'action comme nécessité
Soyons clairs : peindre des Gardiens, aussi engagés soient-ils, ne suffira pas à stopper le réchauffement climatique ni à annuler des lois destructrices. L’art a un pouvoir, celui de réveiller les consciences, de créer du lien et de maintenir l’espoir, mais il ne se substitue pas à l’action politique directe. Mon « Cri de Douceur » est un carburant émotionnel, une étincelle, mais c’est à vous, citoyen.ne.s, d’utiliser cette énergie pour agir concrètement dans le monde réel.
Défendre le vivant, qu’il soit humain ou non-humain, demande aujourd’hui de sortir de la passivité. Cela passe par des actions immédiates et ciblées :
- Signer et faire connaître les pétitions : Des initiatives comme la pétition contre la loi d’urgence agricole (I-6392 à l’Assemblée Nationale) ou les consultations publiques sur les projets d’arrêtés environnementaux sont des leviers cruciaux. Chaque signature compte pour montrer aux députés que l’opposition est massive.
- S’informer pour mieux voter : En vue des prochaines échéances électorales, et particulièrement pour 2027, il est vital de ne plus se fier aux promesses en l’air, mais aux actes. Je vous invite à consulter des sources transparentes comme le compte Instagram Votes Assemblée Nationale qui décrypte chaque vote important de chaque parti politique, ou les infographies thématiques de Bon Pote.
- Exiger la cohérence et l’application réelle des engagements : Regardez concrètement pour quoi votent les partis. Quel est leur historique sur la protection de la biodiversité ? Ont-ils voté pour ou contre les limites de l’artificialisation des sols ? Ont-ils défendu les droits du vivant ou cédé aux lobbys ?
Voter, c’est choisir quel monde nous voulons pour demain. C’est s’assurer que ceux qui nous représentent défendent réellement le vivant dans son ensemble, et pas seulement dans leurs discours.
L’art vous a ému ? Alors transformez cette émotion en un vote éclairé, en une signature, en une voix qui porte. C’est ainsi que la douceur de l’atelier devient la force du changement dans la cité.
Conclusion : Résister, c'est encore vivre
Au terme de cette introspection, ma conviction est plus forte que jamais. L’éco-fureur qui me traverse n’est pas une impasse, c’est un moteur. Elle ne m’empêche pas de peindre ; elle donne à chaque coup de pinceau une urgence et une profondeur nouvelles.
Mes « Gardiens » ne sont pas des fuites hors du réel. Ce sont des actes de résistance. Ils incarnent ce que nous risquons de perdre si nous n’agissons pas, mais aussi ce que nous pouvons sauver si nous nous mobilisons. Peindre la douceur dans un monde qui brûle, ce n’est pas être naïf.ve. C’est refuser de laisser la destruction avoir le dernier mot. C’est affirmer que la vie, dans toute sa fragilité et sa beauté, mérite qu’on se batte pour elle.
Alors oui, je continuerai à peindre des loups, des lynx et des éléphants. Je continuerai à reverser une partie de mes bénéfices à des associations comme l’ASPAS. Je continuerai à upcycler mes cadres et à choisir des matériaux responsables. Mais je continuerai aussi, avec vous, à signer, à manifester, à m’informer et à voter pour ceux qui portent vraiment les droits du vivant.
Car au fond, mon art et notre action à tou.te.s ne font qu’un : ils sont les deux faces d’une même lutte. Celle pour un monde où la douceur n’est plus un cri, mais une réalité partagée.









